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15 janvier 2007
On serait porté à le croire. Dakar, la grande capitale, connu de par le monde, tant apprécié pour son modernisme et sa qualité de vie, ne dispose pas d’une seule salle de cinéma d’exclusivité.
Ceux qui nourrissaient des espoirs pour une éventuelle émergence de ce secteur ont vite déchanté. Non contents de constater l’inexistence d’autres salles, ils se sont vus arracher la seule qui leur restait, à savoir « Le Paris ». Dakar sans grand écran. Comment est ce possible ? Cela doit être certainement un mauvais rêve. Dans ce dossier spécial, nous verrons l’oeuvre de réalisateurs sénégalais qui résistent quand même à ce marasme cinématographique, l’opinion d’acteurs désorientés et l’incertitude qui règne au sein des autorités...
Regards croisés d’acteurs du Cinéma sur le festival du film de quartier et le métier en général : Rokhaya Niang, actuelle coqueluche du 7ème Art, est cette belle actrice au teint noir d’ébène, le prototype de la femme africaine telle qu’elle est décrite par Senghor dans son célèbre poème « Femme Noire ». Elle a joué, dans « le prix du pardon » de Djibril Diop, « Madame Brouette » de Moussa Sène Absa, tout récemment « Ndiaxaré » de Khady Pouye qui paraîtra bientôt…
Le 221 : Quelle lecture faites-vous de cette édition du festival du film de quartier ?
Rokhaya Niang : L’initiative est bonne et le festival est toujours fidèle à sa mission de départ. Il permet aux jeunes réalisateurs sortis de l’école, de montrer leurs oeuvres au public...
Le221 : Le festival ne donne pas de prix aux acteurs. Qu’en pensez-vous en tant qu’actrice ?
R.N. : Je crois que c’est normal, car l’objectif c’est d’évaluer les réalisateurs qui sont en fin de formation, et non les acteurs. Par ailleurs, on pouvait primer les monteurs et caméramens.
Le 221 : Que pensez-vous de l’avenir de ses réalisateurs face à la l’absence de Salles ?
R.N. : Le gouvernement nous a promis des choses sur cette question, et l’idée de chaque collectivité locale - une salle de cinéma est sur étude. Donc j’ai de l’espoir pour ces jeunes.
Le 221 : Un dernier mot sur le Film « Bamako ».
R.N. : Le thème est fort et très intéressant, mais cela me dérange de voir un blanc défendre la cause des africains. Ne pensez pas que je suis raciste (rires…).
Oumar Ndiaye, Secrétaire Général du Festival du Film de Quartier
Depuis la fin des années 90, à part le Paris qui est à présent démoli, nous n’avons plus de cinéma, Dakar est devenu un écran noir. C’est dans ce contexte qu’a été créé le Festival du Film de Quartier qui répond au besoin de trouver d’autres canaux de diffusion pour les films du Sud.
L’objectif est la promotion des jeunes réalisateurs, un tremplin vers d’autres festivals comme le Fespaco, Plein Sud… Nous menons une réflexion sur des mécaniques de diffusion alternatives comme la nouvelle télévision créée par Orange, « vidéo sur commande », qui semble être un très bon créneau de diffusion pour les réalisateurs et un système sécurisé par rapport au piratage.
En plus du Festival, notre programme « Cinéma de quartier » s’attèle précisément à la question des cinémas. Les communes d’arrondissement doivent s’impliquer dans cette démarche : il y en a 36 dans la région de Dakar. Notre programme, c’est d’intéresser ces communes en collaboration avec d’autres bailleurs. Nous avons déjà rencontré des dizaines de communes et entamé une réflexion sur les mécanismes de financement. Je pense qu’il faut aussi qu’il y ait une volonté politique, que l’Etat s’implique, si ce n’est pas au niveau financement, il faut au moins qu’il donne sa caution. Mais c’est difficile car chaque mois, on change de ministre de la culture.
Je pense que notre cinéma, c’est nous seulement qui pouvons le sauver. Il faut que les banques s’impliquent, mais pour cela il faut que les projets soient viables. Et qu’on essaie de faire des films qui prennent en compte les préoccupations des population.
Propos recueillis par Maya V. Z.
Les cinéphiles du Sénégal crient au scandale : « il n’y a plus de salle de cinéma correcte dans le pays ! » Les autorités concernées répondent par l’argumentaire de la politique économique prônée par l’Etat du Sénégal. Pour Amadou Tidiane Niagane, directeur de la cinématographie au ministère de la Culture et du Patrimoine Historique Classé : « on ne peut pas dire qu’il n’y a pas de salle de cinéma au Sénégal à ce jour parce que nous avons 19 salles de cinéma qui marchent et qui sont exploitées correctement dont 9 à Dakar et dans sa banlieue et 9 autres dans les régions. Maintenant qu’on dise qu’il n’y a pas de salle d’exclusivité c’est vrai. Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter aux années 88, 90 qui correspondaient un peu au plan d’ajustement structurel. Le cinéma était et est toujours considéré comme une aile marchande et les institutions de financement avaient demandé la libéralisation de cette aile marchande. Au niveau de l’exploitation et de la distribution nous avions la Sidec, donc il fallait qu’elle cède l’ensemble de son portefeuille salles. Donc à partir de 1990, la Sidec a commencé à céder une bonne partie de ses salles et tout s’est terminé récemment après 2000. L’ensemble des 78 salles que détenaient la Sidec a été cédé à des repreneurs privés qui étaient censés garder l’exploitation pendant un certain nombre d’années. Normalement sur le deuxième cahier des charges, c’est 10 ans d’exploitation avant de pouvoir les transformer en autre chose. Malheureusement, des gens ont trouvé des astuces au bout d’une année ou deux d’exploitation pour transformer ces établissements en centres commerciaux. C’est ce qui explique un peu aujourd’hui le fait qu’on ait plus de salle d’exclusivité surtout dans Dakar Plateau. »
Cependant, M. Niagane défend que les autorités n’ont pas baissé les bras dans la politique de relance de ce secteur vital à la Culture de ce pionnier en Afrique qu’est le Sénégal. « C’est une préoccupation des autorités, indique-t-il. C’est la raison pour laquelle, dans le cadre de l’organisation du sommet de la conférence islamique en 2009, nous avons en partenariat avec les organisateurs et le repreneur de la salle de cinéma Le Paris, décidé de construire une nouvelle salle de cinéma qui sera une salle d’exclusivité. Elle n’aura pas les 800 places que l’ancienne salle avait, mais qui sera une salle moyenne de 250 places multifonctionnelle avec beaucoup de commodités, autour d’une galerie commerciale, pour les clients qui viennent voir les films. D’autre part, nous sommes en partenariat avec les collectivités locales qui doivent essentiellement prendre le relais du gouvernement en prenant en charge non seulement l’octroi des terrains pour construction de salles de cinéma mais également l’exploitation des salles de cinéma en relation avec les opérateurs privés. Notre rôle qui est un rôle central (encadrer, impulser et veiller à la conformité de la réglementation) est d’accompagner ces gens. C’est la raison pour laquelle nous avons prévu une disposition pour eux dans le cadre du fonds de promotion cinématographique et audiovisuelle, créé par décret en 2004, d’élargir l’ensemble des activités de ce fonds aux activités de l’exploitation cinématographique alors qu’auparavant, tous les premiers fonds mis en place ne s’occupaient que de production cinématographique. Aujourd’hui toutes les activités cinématographiques sont éligibles à ce fonds : production, exploitation et distribution, formation, industries techniques ; en somme tout ce qui gravite autour du cinéma. Ceci pour permettre aux opérateurs privés, aux exploitants de salle de cinéma, aux distributeurs qui sont intéressés de pouvoir les accompagner. » Les cinéphiles ont des raisons d’espérer revoir de bons nouveaux films dans de bonnes salles de cinéma.
Comme au bon vieux temps il y a deux ans !
« Nous sommes devenus des prestidigitateurs »
Il est plus facile de voir mes films à Chicago qu’à Dakar. Le devoir de l’Etat est de veiller sur sa culture, c’est stipulé dans sa constitution car la culture fait partie de notre base existentielle. En 1974, il y avait 35 salles de cinéma à Dakar et aujourd’hui il n’y en a plus une seule. Avec la privatisation du CIDEC, les titres fonciers ont été revendus et l’Etat s’est désengagé du devenir du cinéma, mais aussi la municipalité, les élus locaux. Et ce n’est que la face visible de l’iceberg. Tellement de malheurs sont tombés sur le cinéma sénégalais en même temps que je m’étonne que le cinéma puisse encore exister, qu’on continue à faire des films. La Société Nouvelle de Promotion Cinématographique a été dissoute et le CIDEC a été privatisé. Disons qu’on nous a coupé la tête et la queue, c’est-à-dire au niveau de la réalisation et au niveau de la distribution. Nous sommes devenus des prestidigitateurs. Il faut vraiment aimer le cinéma pour rester encore dans ce métier. Mais c’est un très beau métier, le plus beau du monde. Je voudrai dire que le cinéma sénégalais est le plus grand de ce continent. C’est dramatique que rien ne soit fait. C’est même une honte pour le gouvernement car il n’y a pas de politique cinématographique. Il faudrait s’inspirer du Burkina, un tout petit pays qui est devenu une référence pour le cinéma africain.
Propos recueillis par Maya V. Z.