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9 juillet 2008
Séni Camara, potière de Bignona, n’a jamais quitté sa Casamance natale. Ses oeuvres, inspirées par son histoire et par ses songes, ont pourtant fait le tour du monde.
Séni Camara est née en 1945 à Diouwent près d’Oussouye en Casamance. Ses origines résultent des interactions culturelles dans cette région. Se réclamant de l’ethnie Diola Floup d’Oussouye, elle serait issue d’un mariage entre un Soocé (Ansoumana Camara) et une Sereer (Aïssatou Diagne). Elle est seule fille des quadruplés que sa mère avait donnés naissance.
Elle a commencé à faire de la poterie à l’âge de 12 ans en imitant les gestes de sa mère potière. Cependant, contrairement à la tradition qui veut que les potières de cette zone du Kassa façonnent des objets utilitaires, elle fabriquait en cachette des statuettes qu’elle glissait fortuitement dans l’aire de cuisson. Le premier jour quand ces œuvres furent découvertes, les femmes ont pris la fuite arguant qu’elle est habitée par un génie maléfique. Malgré son insistance à leur expliquer que c’est un don, elle est mise en quarantaine « tout le monde fuyait ma compagnie ». Cette situation n’a pas entamé son envie de continuer à façonner ses statuettes et ce jusqu’à ce qu’elle tombe gravement malade.
C’est à cette période difficile qu’elle a rencontré un Peul originaire du Boundou (Samba Diallo). Ce guérisseur traditionnel, après l’avoir soignée, l’a demandée en mariage. Puis ils sont venus s’installer à Bignona où elle a repris le travail.
Ses modèles sont le fruit d’un long processus. Avant d’entamer le travail, elle procède à des sacrifices. La nuit avant de se coucher, elle formule le souhait de voir en songe le thème qu’elle veut illustrer à travers les statuettes. Le lendemain matin, elle s’enferme dans son atelier et commence à modeler les formes qui s’enchaînent dans sa tête.
En ce qui concerne le processus de fabrication, elle commence d’abord par préparer la pâte (pilage du dégraissant, malaxage de la pâte). Puis s’en suit le façonnage des pièces pour former l’œuvre. Pour une petite statuette, elle commence d’abord par les pieds, puis le tronc, suivi de la tête et enfin les enfants. Ensuite, elle procède au collage des différents éléments. Pour une statuette simple, il faut compter 5 jours de travail et 10 pour les plus compliquées.
La cuisson nécessite beaucoup de combustible (du bois mort). Après avoir formé un épais lit de bois, les statuettes sont posées dessus et le tout est recouvert avec beaucoup de bois. Après 3 heures de cuisson, les enfants commencent à extraire les statuettes jugées bien cuites. Ils utilisent à cet effet de très longs bâtons. Ce travail est très pénible et nécessite de la force. En effet, en plus de la chaleur, il faudra compter avec le poids des statuettes.
Les statuettes sont immergées à chaud dans un liquide. Celui-ci est obtenu à partir des gousses d’arbres portées en putréfaction. Le liquide ainsi obtenu est à l’origine de la couleur sombre et contribue aussi à rendre les statuettes résistantes.
Ce savoir-faire exceptionnel, Séni Camara peut difficilement le transmettre : « Je change de modèle fréquemment. Aussi je ne décide de façonner un modèle de statuette que pendant la veille du travail. Ceci fait que les quelques personnes qui ont tenté de travailler avec moi ont vite fait de renoncer ».
Ses œuvres, à partir desquelles on lit à la fois la pauvreté (Agnakane), la guerre et ses méfaits (Ougomal, Touloudé), la réconciliation des peuples en conflit (Kabara), la fertilité (Adiola), l’entraide (Annaré Atkhar), le modernisme (Egangay dé soumouté), ont fait l’objet de quelques expositions (en 1989 au Centre culturel Georges Pompidou à Paris avec l’exposition « Les magiciennes de la terre », en 1991 au Centro atlantico de Arte moderno à Las Palmas) et d’un documentaire (en 1992 par un certain Philippe Haas de Pennsylvanie, USA). Michèle O’Deye-Finzi, sociologue, a écrit un livre « Solitude d’argile » paru en 1994 aux édition L’harmatan.
Séni Camara est fatiguée (veuve et sans enfant, malade avec en charge ses anciennes coépouses et leurs enfants) et ne produit maintenant qu’à un rythme irrégulier, surtout sur commande. Elle continue à recevoir des touristes et quelques collectionneurs, ceux qui ont su la trouver derrière le marché de Bignona. « Beaucoup de gens connaissent mon travail mais pas ma personne. Je demande aux personnes qui ont l’occasion de croiser une œuvre de Séni Camara d’en profiter au moment précis en ayant à l’idée qu’ils vont acquérir une œuvre unique ».
D’après Moustapha Sall, Département d’Histoire, FLSH, UCAD. Photos : collection privée.