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Des bonnes à (vraiment) tout faire

Les femmes de ménage ou « bonnes » font autant partie du paysage sénégalais que le fameux thiéboudiène (riz au poisson). Presque toutes les maisons en ont, quelque soit la modicité du revenus des employeurs. Nous sommes partis discuter avec quelques-unes d’entre elles : tristes constats.

Partagez cette page Publié le 14 avril 2017 | 0 commentaire

17 printemps : 10 ans de métier

Agnès : « J’ai commencé à travailler vers l’âge de sept ans. …dans la famille où mon papa m’avait placée pour qu’on s’occupe de mon éducation. Les autres enfants de la famille allaient à l’école. Je passais toute la journée à travailler donc je faisais déjà le travail de bonne, mais j’étais pas payée.

A l’âge de treize ans, je viens à Dakar parce que je voulais gagner de l’argent. J’ai travaillé chez un maître d’école. Il m’a appris à lire et puis à parler le français, un peu à écrire aussi. Il n’y avait pas beaucoup de travail, je dormais chez lui, c’était trop bien.

Mais il s’est marié et le travail est devenu très dur depuis que sa femme est venue habiter avec nous. On dirait qu’il veut montrer à sa femme qu’il est un « homme » il est devenu trop dur avec moi. Si je trouve un autre travail, je pars, c’est trop difficile ici maintenant ».

Courage et stoïcisme requis

Mamy : « Tout le monde ne peut pas mettre ses mains dans la saleté des autres… Il faut beaucoup de caractère et de courage pour supporter ça, surtout quand tu as connu autre chose… J’ai deux enfants. J’étais secrétaire avant, la société a fermé. Durant plus un an j’ai cherché du travail sans rien trouver. Comme je voulais gagner de l’argent dignement, j’ai été obligée de faire la bonne. J’ai beaucoup réfléchi avant de prendre cette décision.

Je suis tombée sur une femme qui vit seule avec ses enfants. Elle est gentille. Elle me donne parfois des choses pour mes gosses. Je fais réviser gratuitement ses enfants, je fais le travail de maison : elle sait qu’elle peut compter sur moi. Elle a beaucoup de contacts, je lui ai donné mon CV pour qu’elle me trouve un emploi en rapport avec mes diplômes mais comme je suis bien pour sa maison et ses enfants, je ne sais pas si elle va le faire…

Ce que je fais pour ses enfants, je n’ai même pas le temps de le faire pour mes enfants. Ce n’est pas normal. Elle me paye un peu bien (65 000 Cfa). Je continue de déposer mon CV un peu partout. J’ai un peu peur parce que si elle sait que je cherche du travail, elle peut me renvoyer du jour au lendemain. Mais je ne peux rester là à la servir et à m’occuper de l’avenir de ses enfants ».

Droit de cuissage, scandales et cris

Parfois, souvent, les tâches que l’on attend de la bonne dépassent largement le cadre de ceux qui lui avaient été assignés au moment de l’embauche.

Ndeye : « Je prépare à manger, je m’occupe des enfants, je lave les habits, je masse les pieds du monsieur quand madame n’est pas là, et quand sa femme est là, il te parle durement et ne te regarde même pas… Nous les bonnes on n’est pas considérées.

Les femmes nous détestent parce qu’elles croient qu’on veut leur voler leur mari. Les hommes nous respectent pas parce qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent avec nous parce que ce sont nos patrons… Même les enfants nous parlent mal. Les gens font ce qu’ils veulent avec nous.

Je connais une bonne de soixante ans. Elle travaillait chez des Blancs. Le fils de la maison a demandé au gardien de lui trouver une fille pour faire le « truc là ». Le gardien lui a arrangé ça avec la femme de ménage mais le garçon devait payer. Le garçon a couché avec la femme de ménage. Maintenant tout le monde connaît l’histoire : la bonne et le gardien ont été renvoyés [par les parents de l’adolescent Ndlr]. A soixante ans, avec un scandale comme ça, où tu vas trouver un autre travail ? Ça c’est notre vie à nous les bonnes, même vieilles, on ne nous laisse pas tranquilles, on ne nous donne pas de respect ».

Rama : « J’ai travaillé avec des gens de toutes les couleurs : les hommes sont tous pareils ! Libanais, Français, Sénégalais : même chose ! J’ai travaillé chez un Libanais, il me demandait des massages améliorés. Chez un Blanc, il me demande de me « promener sous vêtement aguichants » dans sa maison pour « guérir sa dépression ». C’était très dur.

Ma copine qui est femme de ménage sortait avec son patron et elle tombe enceinte. Elle a l’enfant. Le Blanc reconnait le bébé mais il veut plus de ma copine comme bonne, et ne veut pas la marier… Comment tu prends comme bonne la maman de ton enfant ? C’est comme ça (que) ma copine a perdu son travail et sa dignité.

J’ai travaillé chez des Sénégalais. Le monsieur te touche les fesses… Quand sa femme dort, il vient te travailler… L’un de mes patrons était comme ça. C’est le fils d’un de mes patrons qui a volé ma virginité… Il me disait qu’il m’aimait trop et allait m’épouser quand il sera grand...

J’ai une copine qui a été engrossée par l’un des fils de son patron, un Sénégalais, il a 15 ans. Quand elle a dit ça à sa patronne, la man du gosse a voulu la bastonner. Tout le monde l’a traitée de pute et on l’a renvoyée. Quand tu refuses leurs trucs, on te renvoie, quand tu acceptes, on dit que c’est toi qui es mauvaise. On peut même mourir, ce n’est pas leur problème ».

Fatou : « Moi j’étais chez la femme d’un modou modou qui criait tout le temps. Elle est coiffeuse et je devais m’occuper de la maison, des enfants, du salon de coiffure... Un jour, j’étais très fatiguée, elle a crié, j’ai voulu la frapper. Elle avait très peur. Les clientes du salon m’ont calmée. Je lui ai dit de me donner mon argent, [l’équivalent de 4 mois de salaire à raison de 25 000 Cfa par mois. Elle ne voulait pas me payer mais les clientes lui ont dit de me payer mon argent. Une des clientes m’a donné 10 000 Cfa pour que je me calme mais je me suis pas calmée. Ma patronne m’a quand même donné mon argent et puis je suis partie. Si je la vois celle-là, je la frappe » !

Une méfiance justifiée ?

Adeline, ingénieur, nouvellement mariée et sans bonne fixe : « On dit souvent que les femmes sont mauvaises avec leurs bonnes. J’ai une amie qui avait un ami. Elle l’a convaincu d’embaucher une bonne cherchant du travail. La fille se plaisait chez cet homme parce qu’elle espérait qu’elle pourrait le séduire. Elle lui disait qu’elle était célibataire, qu’elle voulait un homme comme lui…

Cet homme a parlé du comportement inapproprié de la bonne à mon amie mais elle ne l’a pas cru. Quand mon amie allait chez cet homme, elle voyait que cela gênait la bonne. Mon amie a tout fait pour que la bonne se sente à l’aise. Comme la bonne a vu que mon amie avait pitié d’elle et est trop gentille, elle a dit à mon amie qu’il leur fallait ouvrir un compte commun ! Mon amie a beaucoup d’argent. La bonne se croyait maline… Mon amie n’est pas sénégalaise, elle n’a rien dit mais elle était très déçue. Et puis la bonne ramenait tous ses slips et les lavait dans la maison de son patron et le étalait au soleil devant lui…

Voila ce qui arrive quand tu veux traiter humainement ces filles. Les bonnes, quand tu es gentille avec elles, elles te prennent pour une imbécile. Moi je préfère travailler avec des journalières. Je m’adresse à une agence qui m’envoie une fille qui vient, fait son travail et s’en va. Si le travail a été bien fait, je demande à l’agence de la faire revenir, si non, je leur demande de m’envoyer quelqu’un d’autre : c’est beaucoup mieux ».

Femmes de ménage : ce que dit le droit

Au-delà des différents points de vue en présence, il y a une constante à déplorer : les conditions de vie des bonnes ou femmes de ménage qui pour certaines s’apparentent à cet « esclavage moderne » tant décrié. Au-delà de leurs défauts vrais ou supposés - des brebis galeuses se trouvant dans tous les corps de métier - les bonnes sont des travailleuses qui, même sans contrat de travail, bénéficient de droits clairement définis par le code du travail. Une femme de ménage licenciée abusivement peut donc défendre ses droits. Encore faudrait-il qu’elle les connaisse.

Maitre C. Laye, avocat « Même sans contrat écrit, toute personne a des droits… En l’absence d’écrit, on considère que l’employeur et l’employé sont liés par un contrat verbal. Si la durée de travail n’est pas mentionnée au moment de l’embauche, la loi considère que l’employé travaille dans le cadre d’un CDI ou Contrat à Durée Indéterminée.

En cas de renvoi, si la femme de ménage estime avoir été l’objet d’un licenciement abusif, elle peut poursuivre son employeur en justice. Pour ce faire, il lui suffit d’envoyer une lettre au président du tribunal du travail en expliquant ses griefs à l’endroit de son employeur. Le président convoque alors les deux parties - à savoir employé et employeur - pour une conciliation. Si la conciliation échoue, les parties sont renvoyées devant la formation contentieuse du tribunal du travail qui statue. La procédure devant le tribunal du travail est gratuite ».

Maitre Ndiaye, avocat : « Il existe au tribunal du travail une section « gens de maison » ce qui démontre l’existence de la notion de contentieux. Mais je crains que la plupart des domestiques ignorent leurs droits en la matière. Il existe un syndicat national des domestiques et gens de maison qui s’efforce de les informer. Mais face à des personnes souvent illettrées, son action n’a pas l’effet escompté ».

Les bonnes ou femmes de ménage ont des droits et peuvent recourir à la justice si elles sont victimes d’abus. Cependant, la réalité est que par méconnaissance de leurs dits droits, longueur de la procédure judiciaire et crainte de perdre leur travail, les bonnes en sont réduites à se taire, courber l’échine et au quotidien, accepter ce qui beaucoup trop souvent, relève de l’inacceptable.

Hommes de ménage : un phénomène rare au Sénégal

Contrairement à d’autres pays d’Afrique où, hommes et femmes s’adonnent au travail de maison, au Sénégal, cette tâche incombe presqu’exclusivement à la gente féminine. Rares sont les hommes sénégalais s’y adonnant. Rares sont les hommes tout court qui s’y adonnent. Du moins, au sein des familles.

Makhtar est de ceux-là. Originaire de la Guinée Conakry, il a auparavant travaillé comme maître d’hôtel dans un établissement de renom sur lequel apparemment « je ne peux rien dire ».

Bien qu’ayant fait l’école d’hôtellerie, il ne voit aucun inconvénient à offrir ses compétences à des particuliers mais, condition sine qua non : qu’ils soient blancs. Parce que, assène t’il en grimaçant, les Noirs là, sont trop durs avec leurs serviteurs.

« Serviteurs ? » un vocable qui renvoie à une époque révolue mais Makhtar est formel.
Makhtar : « le Noir est raciste ! C’est lui le colon maintenant ! On dit souvent que le Blanc est mauvais mais moi je te dis en face : le Noir il est mauvais ! Voila ! J’ai travaillé chez des Sénégalais : c’était pas du tout bon pour moi. Maintenant je travaille dans la maison d’un toubab qui est un peu chouette quand même. Je fais cuisine, ménage, repassage, le linge avec le lave-linge, les courses avec le taxi...

Avec les Sénégalais, toujours tu marches avec tes pieds ou tu prends le Diaga Ndiaye. Quand ça ne va pas, le toubab me parle tranquillement. Moi aussi je l’écoute tranquillement : c’est normal. Quand il est content, il me félicite. Le Noir, quand ça va pas, il crie. Quand ça va, il crie quand même, tu comprends rien avec lui !! Jamais le Noir va te dire : tu fais du bon travail… Il se moque de toi parce que tu fais « un « travail de femme » donc dans sa tête tu n’es pas un vrai homme ! Vraiment ! En plus il te paye quand il veut ! Et avec beaucoup de retard dans le mois, tout ça ».

Le « Blanc » dont parle Makhtar a ses limites. « Bon (soupir) mon patron peut pas comprendre que même si je gagne pas beaucoup, (125 000 Ndlr), je lui dis de me passer prêter 250.000 CFA pour le mouton de la Tabaski avec les habits tout ça… Pourtant, j’ai bien expliqué : je vais te rembourser 15 000 chaque mois, c’est sû r ! Mais les Blancs… c’est un peu têtu quand même... Il y a beaucoup de choses que les toubabs peuvent pas comprendre très bien parce qu’ils connaissent pas Dieu on dirait... ».

Irène Idrisse. NB. Tous les noms ont été changés à la demande expresse des intervenants, Makhtar le nerveux, en tête.

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