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Art et culture

Il y a cinq ans, ce que disait Mama Keita à propos du Fesman 2010

Invité au 3e Festival mondial des arts nègres, le réalisateur franco-guinéen, Mama Keita nous livre ses impressions sur sa participation à l’événement, son pays d’origine la Guinée, sa terre natale le Sénégal et sa carrière dans le cinéma. Interview exclusive, jamais publiée avant…

Partagez cette page Publié le 22 décembre 2015 | 0 commentaire

Né d’un père guinéen et d’une mère vietnamienne le 06 août 1956, à Dakar (Sénégal), Mama Keïta a suivi des études de droit à l’Université de Paris-I, avant de devenir scénariste.

Y Ch : Vous venez de participer au 3e Festival Mondial des Arts nègres avec votre film « L’Absence », comment appréciez vous votre présence ?

Mama Keita : Je me demande comment on peut inviter des gens à venir voir combien c’est le bordel chez soi, combien c’est l’inorganisation chez soi, combien c’est le n’importe quoi chez soi, cela relève pour moi d’un des masochismes des pires que je puisse connaître. Voilà le sentiment que j’ai, c’est du vrai gâchis.

Comment rassembler tous ces talents, toutes ces intelligences, toutes ces sensibilités, dans le but de montrer au peuple les richesses qu’on a dans la danse, le théâtre, la littérature, la musique, les découvertes et tous gâcher par des problèmes de méthodologie, d’organisation, de fonctionnement...

Les gens ont beaucoup souffert de problèmes d’accueil, de billets d’avions, d’hébergement... Imaginez que c’est à jour J - 0 qu’ils affrètent un avion de 147 places et qu’ils appellent les gens à 21 h pour qu’ils viennent avant 7 h pour prendre le vol... Et enfin, il n’y a que 70 personnes qui en bousculant leur agenda, de manière chaotique finissent par venir. C’est pour ça que je me dis : pourquoi ils ont mis un budget aussi énorme pour en arriver à un résultat aussi pitoyable.

Y Ch : Vous avez ressenti ces manquements avant votre départ, mais vous êtes venu quand même…

M K : C’est vrai qu’on a toujours un mauvais pressentiment quand à jour J - 0 il n’y a pas encore de billets d’avion disponibles. Mais on se dit : allons y ! Ce qui est essentiel, c’est d’être là, de montrer ses films, son œuvre, sa pièce, son livre… Ce n’est pas seulement de critiquer. Ne soyons pas afro pessimiste.

Et puis on arrive, on tombe dans un trou. On avance puis on tombe dans un autre et on constate que c’est un vrai bazar. Un bordel total. Prenez l’exemple du domaine du cinéma, où on a deux sites magnifiques installés en bord de mer, dans un quartier résidentiel d’ambassadeurs, où ne vient personne. Résultat : le site en plein air qui fait environ 650 places, les plus grosses affluences tournent autour de 50 personnes. On n’a jamais atteint, 100 personnes.

Des films annoncés, qui sont décommandés au dernier moment, et remplacés par d’autres. Des programmes édités quotidiennement pourtant qui ne sont jamais respectés. Des incidents techniques sans cesse. Et dans le Dôme qui fait environ 300 places, la moyenne des projections, qui quand elles ont lieux, est aussi très faible. Pourtant on y trouve un matériel de pointe, mais c’est la technique qui fait défaut tout le temps. Bref ! Tout cela montre qu’il y a une impréparation totale.

Y Ch : Est ce que vous regrettez d’être venu ?

M K : En aucun cas je regrette d’être venu, parce que je suis un observateur. Vous savez un pays comme le Sénégal, au moment d’une crise mondiale terrible, s’il faut mettre 100 milliards, et que ces milliards ne font pas avancer l’idée de l’unité africaine, ne subliment pas la création africaine… je dirai que ça ne vaut pas le coup.

Je ne sais pas combien de milliards ils ont mis, mais si c’est pour en arriver à ce résultat là, je dis que c’est trop cher payé. Et cet argent là n’est pas perdu pour tout le monde. Parce qu’une partie se retrouve dans certaines poches. Je n’en ai pas la preuve, mais j’en suis sur et certain. Donc ma venue fait de moi un témoin des faits. Nous sommes des milliers à pouvoir témoigner. Et si j’étais resté à Paris, on m’aurait rapporté seulement. Je préfère rester sur le terrain. Par ma propre expérience, recueillir ces informations qui me servent. Moi tout me sert. Que ça soit en bonheur ou en malheur, c’est de la matière dont je me sers. C’est du vécu.

Y Ch : Qu’est ce qui vous a amené au cinéma ?

Mama Keita : En fait moi j’ai découvert le cinéma très jeune à Dakar. Le hasard de l’histoire coloniale a fait que je suis né ici lors d’une des affectations de mon père qui était très mobile à l’époque car quand on était militaire on obéissait, et on obéit toujours de toute manière. Du coup, même si je suis guinéen par mon père, ma mère vietnamienne ; j’ai eu des attaches très fortes avec le Sénégal et c’est ici que j’ai découvert le cinéma.

C’est pourquoi lorsque vous me demandez ce qui m’a amené au cinéma, je suis obligé de remonter à la source. En ce moment les films qu’on suivait, on les classerait dans la catégorie « Z » mais pour moi c’était des chef-d’œuvres. Ces films ont suscité mes premiers étonnements, mes premiers questionnements et m’amener à en faire du cinéma ma vocation. Ainsi j’ai voulu passer de l’autre coté de l’écran pour comprendre comment se passaient les choses. D’ailleurs quand j’étais petit, je pensais même qu’il y avait un magicien derrière. (Rires).

L'Absence de Mama Keita

Y Ch : Quels sont les thèmes dominants dans votre discours cinématographique ?

M K : Curieusement, ce n’est pas quand j’écris que je le vois. C’est plutôt quand je le (le film, ndlr), monte, ensuite dans le regard des autres. Le thème qui revient le plus souvent et qui m’étonne moi même, c’est l’amitié. Mais quelque part aussi, je suis sûr qu’une partie de ce que je suis, est faite par mes amis dont David Achkar, même s’il n’y a pas que lui. Mais sa disparition brutale et le fait qu’il m’ait confié de poursuivre son film au cas où il lui arriverait malheur. Finalement je n’ai pas eu à poursuivre le film, mais plutôt à le faire. On était lié davantage peut être par ce qu’on était tous les deux métisses, et lui avait sa famille réfugiée au Sénégal car elle était persécutée par le régime de Sékou Touré à l’époque. Du coup, nous avions la Guinée comme attache, le Sénégal aussi et le rêve du cinéma américain. Ça fait beaucoup de points communs.

J’avais aussi un autre ami sénégalais d’enfance du nom de Chimère Guèye. On a beaucoup traîné ensemble, joué au football en culotte courte (rires). C’est pourquoi à chaque fois que je revenais au Sénégal, la première personne que j’appelais, c’était lui et je trouvais un réel plaisir de lui rendre visite à Derkhlé. J’y ai tourné à deux reprises avec mes films « Le Fleuve » et « L’Absence ». C’est devenu un repère fort pour moi, car Chimère était un esprit brillant, un professeur plein de sagesse, d’humour qui enseignait à l’Université (Cheikh Anta Diop de Dakar, ndlr). Il est décédé aussi il y a un an.

Y Ch : On dirait que cet attachement au Sénégal est plus fort qu’on ne pouvait l’imaginer ?

M K : Oui, c’est aussi le cas avec mon frère cinéaste Mahama Johnson Traoré, avec qui j’échangeais beaucoup. On avait le cinéma en commun, l’Afrique, la politique, le sport, les phénomènes de société… Toutes ces choses nous passionnaient. C’est pareil avec James Cambel, l’acteur Omar Seck qui a joué dans mon film L’Absence, le jeune réalisateur El Hadji Samba Sarr que j’ai connu très jeune au Centre culturel français de Dakar (actuel Institut français Léopold Sédar Senghor, ndlr). Donc c’est aussi une année de deuil terrible pour moi.

Y Ch : Et qu’est ce qui fait de vous un Guinéen dans tout ça ?

M K : Alors, là je vais vous raconter une anecdote. Je me souviens d’un responsable sénégalais de la culture, Monsieur Tidjiane Niagane, (ancien directeur de la cinématographie au Sénégal, ndlr), lors du Festival Khouribga au Maroc. Alors que je me faufilais discrètement dans la salle où se tenait la cérémonie, le présentateur me reconnu et interrompt son discours pour annoncer l’arrivée du cinéaste guinée Mama Keita que je suis. C’est en ce moment que Niagane se lève et demande à rectifier le maître de cérémonie en lui disant que Mama Keita est un sénégalais. (Rires) Très confus, le présentateur accepte et se rectifie. Et à la fin de la cérémonie, Niagane vient me voir et me dit : "Pourquoi tu laisses dire des choses pareilles ! Tu es né où ? Où est ce que tu as tourné tes films Le fleuve et L’Absence ? ». Et j’ai répondu à chaque fois Dakar. Il me dit : « Et alors !  ». (Rires).

Et d’autre côté ; les guinéens et les maliens me disent aussi, pourquoi cette histoire avec le Sénégal ? Ça suffit ! Pourquoi tu vas faire un deuxième film là bas ? Voilà ! Tous ça est extrêmement touchant, d’être revendiqué par ces trois entités là.

Y Ch : Alors qu’est ce que vous prévoyez pour la Guinée, votre pays d’origine pour peut être, rééquilibrer un peu les choses ?

M K : Oui, je pense que je dois quelque chose à la Guinée, qui est le pays de mon père dont j’ai pris la seconde nationalité. Je dois apporter ma contribution. C’est pourquoi j’envisage de tourner mon prochain film en Guinée. Ce sera entre 2011 et 2012 car je suis dans la phase d’écriture.

Y Ch : Quelle appréciation faites vous du cinéma guinéen ?

M K : Combien de films guinéens produit on par an ? Zéro. Il faut compter en nombre d’année, pour dire on fait un film tous les trois ans ou tous les 4 ans. La moyenne en Afrique tourne autour d’un film par pays tous les trois ans. Voilà ! Et à un moment donné, vous ne pouvez pas faire exister un cinéma s’il n’y a pas une masse critique.

Parce que le cinéma c’est quoi ? C’est une idée, une vision de quelqu’un, ou d’un groupe de personnes, une volonté et c’est aussi la contribution d’autres corps de métiers, des techniciens, des acteurs etc. Et comment voulez-vous que toutes ces personnes vivent si on fait un film tous les trois ans. C’est impossible ! À ce rythme, chaque fois c’est un perpétuel recommencement. Quand on fait un film tous les trois ans, on désapprend. Tous les acquis se perdent, car ne s’améliorent que lorsque l’on répète la chose, lorsque l’on poursuit, lorsque l’on recommence.

Pour revenir à la Guinée par exemple, ces dernières années, il n’y a que Cheikh Fantamady, Mohamet Camara, Cheikh Doucouré et moi. Si on prend nos quatre films qu’on les met dans la durée, on parviendra approximativement à un film tous les trois ans. C’est impossible ! Et pour moi il y a deux coupables. Les cinéastes en premier lieu, et le gouvernement. Il nous faut une bonne politique culturelle. Il n’y a aucune vision culturelle. Ils n’ont que seule la politique de l’accaparement des richesses.

Y Ch : Que pensez-vous des dernières élections présidentielles guinéennes ?

Je dirai simplement qu’il n’y pas de développement durable possible si les principes élémentaires de démocratie ne sont pas respectés. C’est le problème que nous pose la Côte d’Ivoire. Et pour la Guinée, on voit que petit à petit, on y arrive. Il est temps que les règles se respectent. Lorsqu’on dit que c’est un quinquennat, ou un septennat, et qu’on ne peut briguer plus de deux mandats, il faut qu’on le respecte. Et non chercher à modifier en cours de mandat la constitution. Maintenant ils ne cherchent plus même à se maintenir seulement au pouvoir, mais une transmission dynastique. Tout ça est un crime et je crois que cela relève du tribunal pénal international.

Y Ch : Quel message pourrait vous adresser à vos compatriotes guinéens, au moment où le sentiment le plus partagé, est l’espoir de décoller.

M K : Qui disait qu’il y a la poste pour les messages… (Rires). Je dirai simplement qu’il ne faut pas lâcher l’affaire. Même dans les moments les plus difficiles, quand on a les genoux à terre, il faut se relever. Et puis, a-t-on le choix inverse. Voilà, c’est dans l’adversité que l’on se construit, que l’on fait avancer les choses…

Interview réalisée par Youssouf Chinois en décembre 2010.

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