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Chroniques / Société, reportage

Lettre ouverte d’un jeune talibé à la société

Vous ne me voyez pas. Pourtant je suis là. De temps en temps votre main se tend avec au bout un morceau de pain, des biscuits, des bonbons, des piècettes. Vous donnez, mais le cœur n’y est pas. « Ce geste me rapproche du paradis » vous dites-vous, très pressés de mettre le maximum de kilomètres entre l’enfer et vous.

Partagez cette page Publié le 10 octobre 2009 | 10 commentaires

Le vendredi est le jour où je me matérialise réellement à vos yeux. Cette journée est la journée de toutes les charités obligatoires. Cette journée vous lave de tout. Elle vous lave de vous.

Mais prenez la peine de creuser en votre âme et conscience et dites-moi les yeux dans les yeux : croyez-vous vraiment que ce geste si dérisoire vous garantisse une place au paradis ? Votre naïveté me fait sourire. Votre hypocrisie aussi. Le saviez-vous ? On ne leurre pas Dieu. Il voit tout. Il connait tout. Il sait les raisons qui vous font me tendre la main. Il vous voit tout comme il me voit. Oui, cela vous étonne mais aussi insignifiant que je puisse paraitre, Dieu me connait. Rien de ce que les miens et moi vivons ne lui est étranger.

Le spectacle que vous nous montrez nous éloigne chaque jour un peu plus des Humains que vous dites être. Du fond de mes souffrances je vous vois. De toute ma hauteur aussi.

Et je cherche une raison, une seule pour inverser la métamorphose que vous provoquez en moi mais je n’en trouve pas. Votre indifférence et votre mépris me façonnent jour après jour et tuent en moi toute innocence. Vos joies me lacèrent. Votre compassion volatile et vos éclatants sourires de sombres masques cannibales me font frémir. Vous vous nourrissez de Nous et nous, les yeux fiévreux, nous vous regardons festoyer.

Des versets du Coran, je ne connais rien. J’ai appris Dieu par moi-même et de la manière la plus rude : la souffrance. Mendier, voila tout ce que les adultes m’ont appris. 


Abandonnés dans le froid, la faim ou la chaleur, vous nous avez laissés violer par vos pédophiles qui sont espérons-le, moins affectueux et tendres avec leurs propres enfants qu’ils ne le sont avec nous autres enfants au corps nus et accessibles, parce que nés sans père, sans mère, sans âme et donc sans Dieu et sans droit.

Vous nous avez offerts, moi et ceux de ma caste, à tous les vents. Vous nous avez écorchés, écartelés et livrés à tous les dangers. Et chaque soir, vous nous parquez hors de votre mémoire puis vous vous calfeutrez chez vous, yeux et oreilles bouchés afin de ne plus nous voir, ne plus nous entendre : l’heure est au repos des braves.

Et vous priez à heures fixes dans vos cathédrales et mosquées, et vous priez un Dieu que par votre comportement vis-à-vis de nous autres, inlassablement, vous bafouez. A cet exercice, vous êtes d’une admirable régularité.

Pourtant, nos hurlements ont rampé jusque sous vos fenêtres. Mais ils se sont brisés sur vos cœurs de glace, dissous sur vos murs de Haute Sécurité. De peur vous vous êtes terrés dans la douce tiédeur de vos lits pour ne pas, ne surtout pas nous entendre. Nos voix enfin mortes, vous vous êtes sentis soulagés, hors de portée, en sécurité. Jusqu’à quand ?

Aussi sûrement que vous nous avez faits ou laissé faire, nous sommes appelés à vous défaire. Vous nous avez sacrifiés à votre tranquillité. Sans état d’âme, vous nous avez dépossédés de nous. Attendez-vous à apprendre des parias que nous sommes. Tremblez à l’heure de la terrible étreinte.

Cristallisation de vos lâchetés et conséquences de vos discours à œillères, nous sommes vos œuvres les plus accomplis. Vous et nous sommes liés. Attendez-vous à apprendre des débris d’humanité que nous sommes. Sachez-le : c’est en nous que se trouve votre ultime vérité.

Car lorsque votre tour viendra de rejoindre ce Dieu que vous priez si assidument sans l’avoir jamais ni pratiqué, ni connu, soyez surs que notre immense armée, l’armée des enfants de personne, l’armée des corps bafoués et des âmes torturées, sera là pour vous barrer la voie et vous livrer l’épique combat. Nous n’avons, contrairement à vous, absolument rien à perdre : nous n’avons jamais rien possédé.

Votre part fut large et bienheureuse sur cette terre. Mais dès à présent sachez ceci : le ciel ne vous connait pas. Et même si dans un élan de compassion il lui prenait l’injuste fantaisie de vous absoudre et de vous ouvrir les bras, nous les enfants sans âmes, nés du vent et de la boue, nous les enfants abandonnés, nous les Talibés  , nous l’en empêcheront. Par nos larmes, par nos drames, soyez surs de ceci : vous ne passerez pas.

Le ciel nous appartient. Vous n’y êtes pas les bienvenus. Ceci pour cette simple vérité : bourreaux et victimes ne peuvent être condamnés à la même éternité.

Bien à vous.

Nous.

Auteur : Irène Idrisse.

Messages

  • sn

    Pourquoi s’en prendre au peuple. Soyons honnêtes. C’est le cœur d’une mère qui parle. Si le cœur de toutes les mères parlaient aujourd’hui celui ou celle qui a écrit ce texte ne l’aurait pas fait. C’est parce que le cœur de certaines mères sont comme le roc, parce que, moi, même après avoir traversé les ravins de la mort pour rien au monde je n’aurai laisser un enfant, MON ENFANT mendier. De grâce, ARRETONS, le taureau doit être pris par les cornes et non par la queue. Mon message est trop court pour celui qui a écrit ce texte.

    • sn

      Je suis d’accord avec vous
      Pour tous les problèmes sociaux,c’est en allant à la racine du mal que les choses deviennent plus claires
      La responsabilité principale revient à ceux qui mettent au monde en toute inconscience.

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  • La traite négrière a commencé bien avant les Toubabs, et se poursuivra bien après les Toubabs.
    Quand appliqera-t-on vraiment les conventions internationales, des droits de l’homme, des droits de l’enfant ?
    Quand nous déciderons nous à nous ingérer dans des choses qui nous regarde tous ?
    Quand arrêterons nous de parler de ces abus avec complaisance, avec pitié, avec compassion ?
    Qui va faire pression sur tous ces gouvernements de l’Afrique de l’ouest où la traite des esclaves n’est toujours pas abolie ?

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  • je reviens de st louis en mars et je suis revenu avec les yeux d’un enfant souriant parce que je lui donnais un bonbon , c’est trés trés peu. j’aurais aimé l’emmener avec moi loin de cette vie .
    de retour nous ne pensons qu’a ses enfants et nous demandons ce que nous pouvons faire nous petite personne qui n’avons aucun pouvoir .
    ce texte m’a donné des frisson car il y a encore beaucoup d’années qui passeront avant que les choses changent

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  • Après cette lecture je serais plus le même c’est clair ! C’est fort et assez illustratif à mon sens...
    Pour ma part je vais faire mon possible pour que les gens autour de moi prennent conscience qu’il est temps de stopper ce phénomène et je crois que si l’on veut vraiment tous que ça change et beh ça changera... Beau texte mais surtout beau message !

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  • Cette lettre est une oeuvre littéraire de haute tenue. Je vous en félicite. Mais ce qui me touche le plus, c’est la qualité de coeur de son contenu. Elle donne des frissons et des vertiges. Oui, les gens, nous tous, devons devenir extrêmement sensibles à ce sujet et à tout ce qui, en ce monde, peut se comparer aux talibés   que vous évoquez. Recevez mon plus profond respect pour la qualité de votre travail.

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  • Je rentre du Sénégal où bien sûr j’ai rencontré des talibés  , j’ai même apporté du matériel à une association qui reçoit des talibés plusieurs fois par semaine. Et aujourd’hui je trouve cette lettre ouverte d’un jeune talibé qui me fend le coeur. Si seulement chacun de nous pouvait faire ne serait ce qu’un petit geste envers ces enfants, le monde changerait pour eux. Je rêve, je sais mais c’est permis non ?
    Merci à celui qui a écrit cette lettre.

    • C’est terrible de voir tous ces jeunes enfants et grands enfants mendier. Mais ces jeunes ne sont ils pas receuillis par les riches marabouts qui les font mendier et travailler sous peine de chatiment corporel ? Il faut chercher les responsables ailleurs que dans le peuple.

    • Le Peuple est également responsable... Effectivement, ils sont censés être sous protections, il me semble, mais c’est bien au Peuple de ne plus accepter tel ou tel comportement ou action...

      Le Peuple est également responsable, parce que c’est de par notre mode de vie où l’on veux plus que le voisin, que ces enfants sont exclus... Et ce partout de par le monde, pas uniquement au Sénégal...

      Il faut bien souvent arrêter de chercher des responsables autres que nous mêmes...

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