Certains imaginent encore que les religions ne peuvent que s’opposer. Au Sénégal, elles partagent surtout les dates… et les plats.
Deux chemins, une même intention
Le Carême ouvre quarante jours de préparation à Pâques pour les chrétiens. C’est un temps de prière, d’effort personnel et de partage. Le jeûne n’y est pas observé de manière continue comme pendant le Ramadan, mais l’accent est mis sur la sobriété, la charité et la conversion intérieure.
Le Ramadan, lui, impose un jeûne quotidien de l’aube au coucher du soleil pendant un mois. Il modifie les rythmes de vie, structure les journées et renforce les pratiques de solidarité.
Les formes diffèrent. L’esprit converge : se discipliner, donner davantage, prêter attention aux autres.
Et c’est précisément dans cette convergence que le contexte sénégalais prend tout son sens.
95 % musulmans… et pourtant
Au Sénégal, environ 95 à 96 % de la population est musulmane, et 3 à 4 % chrétienne. Pour certains observateurs pressés, ces chiffres pourraient laisser présager une domination sans partage. Dans la réalité sénégalaise, ils coexistent sans tension majeure.
Les écoles catholiques accueillent des élèves musulmans. Les fêtes chrétiennes sont des jours fériés nationaux. Les chefs religieux se rendent visite.
La minorité chrétienne n’est pas simplement tolérée. Elle fait partie intégrante du paysage social sénégalais.
Les familles rendent les débats inutiles
Dans de nombreuses familles sénégalaises, musulmans et chrétiens coexistent sous le même toit ou dans le même cercle familial.
Un oncle musulman. Une tante catholique. Des cousins des deux côtés.
Les mariages mixtes existent. Les cérémonies religieuses sont souvent suivies par des proches de confessions différentes. Les relations de voisinage priment sur les étiquettes.
Lorsque Carême et Ramadan se déroulent en parallèle, il ne s’agit pas d’un face-à-face religieux, mais d’un ajustement pratique : on respecte les horaires de rupture du jeûne, on évite de mettre l’autre en difficulté, on adapte l’organisation des repas.
Ici, les maisons n’interrogent pas la religion avant d’ouvrir leurs portes.
Le ngalakh : diplomate officiel du Sénégal
À la fin du Carême, les familles chrétiennes préparent le ngalakh, à base de mil, de pâte d’arachide et de fruits secs. Il marque la célébration de Pâques.
Mais au Sénégal, il dépasse largement le cadre confessionnel. Il est envoyé aux voisins, aux collègues, aux proches, quelle que soit leur religion.
Le dessert devient un geste social.
Korité et Tabaski : le partage en retour
La Korité, qui marque la fin du Ramadan, repose sur une logique similaire. Les plats préparés pour l’occasion sont distribués dans le voisinage sans distinction systématique de confession.
Quelques semaines plus tard, la Tabaski prolonge cette dynamique. La viande du mouton est répartie entre la famille, les amis, les voisins et les personnes en situation de précarité.
Dans la pratique quotidienne, la proximité sociale compte davantage que l’appartenance religieuse.
Une stabilité inscrite dans l’histoire
Le Sénégal est souvent cité comme un exemple de coexistence religieuse en Afrique de l’Ouest. Cette stabilité ne relève pas du hasard.
Elle repose notamment sur l’ancienneté du dialogue interreligieux, le rôle structurant des confréries musulmanes, la place historique de l’Église catholique dans l’éducation et l’importance des solidarités familiales.
Depuis l’indépendance, le pays n’a pas connu de conflit confessionnel majeur. Les débats existent, mais ils ne se transforment pas en fractures durables.
En 2026, chrétiens et musulmans jeûnent ensemble
Le fait que Carême et Ramadan commencent presque simultanément en 2026 relève d’un simple croisement de calendriers. Mais cette proximité met en lumière une réalité déjà installée : au Sénégal, la foi est personnelle, tandis que la vie sociale est partagée.
Le jeûne reste un acte individuel. Le partage, lui, dépasse les appartenances.
Dans un monde où l’on aime opposer les religions, le Sénégal fait ce qu’il sait faire de mieux : vivre tranquillement, ensemble.





